Adrénaline

Lu : Camille Lepage : pure colère sous la direction de Maryvonne Lepage publié aux Éditions de la Martinière en 2017.

Camille Lepage (1988-2014) est cette jeune photographe de guerre française qui serait, selon l’Agence France-Presse (AFP) : « […] morte le 12 mai 2014 d’une balle dans la tête, alors qu’elle circulait [près de Bouar en Centrafrique] sur une moto pilotée par un chef antibalaka. Elle accompagnait ce groupe de miliciens autoproclamés d’autodéfense, qui auraient été pris dans une embuscade. »

Photo : sans titre et sans date, Camille Lepage, source.

Dans la monographie posthume qui lui est consacrée, sous la direction de sa mère, des témoignages de nombreux collègues donnent une idée de cette volonté de coller au plus près de l’action, celle qui soulève la question du jusqu’où aller. Comme le raconte le journaliste centrafricain Pacôme Pabandji : « […] Sans gilet pare-balles, sans équipement de protection, on s’est lancé. On a eu droit à une dizaine de minutes seulement avant un assaut des forces africaines contre les anti-balaka, au-dessus de nos têtes. On était arrivés à 9 heures, et les combats se sont terminés près de trois heures après. À chaque fois que j’ai eu envie de reculer, je voyais passer Camille entre les chars des forces africaines, dans un canal, derrière des arbres, pour trouver les bonnes positions, avoir de bonnes images et se mettre en sécurité. J’étais obligé de la suivre. En moins de quinze minutes, deux grenades ont explosé à quelques centimètres de nous. Camille a même refusé une proposition de ces forces de nous faire sortir de là dans un blindé. Pour me motiver, elle me rappelait que si ça avait été notre jour, on n’aurait pas échappé aux déflagrations des deux grenades… ».

Photo : sans titre et sans date, Camille Lepage, source.
Photo : célébration du deuxième anniversaire de l’indépendance du Soudan du Sud, Juba, 9 juillet 2013, Camille Lepage, page non numérotée.
Photo : sans titre et sans date, Camille Lepage, source.

Il y avait cependant beaucoup plus que ce côté tête brûlée, que cette dépendance à l’adrénaline, nécessaire par ailleurs pour ainsi danser constamment avec la mort. À preuve, comme l’écrit Jonathan Pedneault le 14 mai 2014 dans une lettre hommage à la photographe (nous soulignons) : « Tu me disais qu’il te fallait plus. Qu’il fallait plus d’images. De contenu. Raconter l’histoire en profondeur. Bref, faire ce que nous journalistes, ne faisons plus depuis longtemps. Tu souhaites comprendre. Et plus tu restais sur place – tu étais en Centrafrique depuis octobre 2013, après tout, moins tu comprenais, Mais moins tu te mentais. Parce qu’elle est complexe, la situation. Nous, on la peint en couleurs primaires sans trop faire attention à sa complexité. Mais toi, tu étais tenace. La boule de manioc, les huit, neuf heures de moto, les kalachnikovs AK-47 à tes côtés, la fatigue, la faim, la souffrance qui t’entourait, tu les supportais. Tu les supportais peut-être parce que tu avais cette intime conviction que l’on ne peut réellement raconter que lorsqu’on prend le temps de comprendre. Et tu avais compris que cela ne s’acquiert pas en deux ou trois jours passés sur le terrain. »

Dommage que ce parcours d’étoile filante se soit arrêté aussi brusquement, car Camille Lepage savait aussi incroyablement bien saisir la vie à travers son objectif.

Photo : sans titre et sans date, Camille Lepage, source.
Photo : au cours de la cérémonie de son mariage, une jeune Nuba marche sous un voile à la rencontre de son mari, tandis que sa famille et ses amies portent son trousseau sur leur tête en chantant des chansons traditionnelles, Monts Nuba, Korfodan du Sud, Soudan, 30 avril 2013, Camille Lepage, page non numérotée.
Photo : étals de bananes provenant d’Ouganda, sur le marché de Konyo Konyo, le plus vieux de Juba, Soudan du Sud, 28 août 2012, Camille Lepage, page non numérotée.