Troisième vague

Vu : l’exposition Our Happy Life : Architecture and Well-Being in the Age of Emotional Capitalism présentée au Centre canadien d’architecture jusqu’au 13 octobre 2019, et lu : le catalogue éponyme édité par Francesco Garutti et publié chez Sternberg Press en 2019. Également lu : Are We Happy Yet? par Peter Sealy paru dans le Canadian Architect du mois d’août 2019.

Que ce soit pour boire un café (Corsé), se préparer une omelette (Dinette) ou pour passer la fin de semaine au chalet (Beside), se reposer est devenu un sport extrême. Il faut que l’endroit, la luminosité, la trame sonore et le nuage de lait soient tous sublimissimes ou « curated » comme on dit ces jours-ci.

Photo : sans titre, 28 février 2018, auteur non identifié, source.

Et pourquoi pas ? S’entourer de tant de beauté, se passionner pour un sujet (au point de lancer une troisième vague) ou encore se dépasser dans le raffinement de son art font sourire, allègent l’âme, mettent en mouvement. Toutefois, lorsque tout est si beau, l’écart entre la dure réalité et la fuite en avant des plus privilégiés semble se creuser. Lorsqu’il faut que tout soit si beau, tout ce qui s’en éloigne, même un tantinet, paraît bien pâle. Surtout, le plaisir des choses simples semble tout à coup plus évanescent, et l’exigence de performance qui s’impose maintenant là aussi peut s’avérer anxiogène. Pensons à James Bond sautant de l’aile d’un avion à celle d’un autre.

Photo : sans titre, 20 octobre 2018, auteur non identifié, source.

À moins, comme le bonheur est suspect, qu’il faille l’encadrer ou, plus prosaïquement, en tirer profit. Le CCA découpe en tout cas l’endorphine en petites rondelles en multipliant les questions, à la manière des sondages apparus depuis la crise financière de 2008 : « What do you feel when looking out of your window? », « What is the limit of your house? Is it at the wall or as far as your home network reaches? », « When was the last time you saw the stars? », « What kind of trees are in your neighborhood? » ou encore : « How many hours do you spend getting to and from work every week?».

Photo : sans titre et sans date, série Makeup in Transit, Vanessa Banthi, source.

La plus radicale d’entre elles est sans doute : « Do you need a home? » Et pour bousculer davantage nos repères, le documentaire « Camperforce » présente le cas de ces Américains plus âgés qui, ayant presque tout perdu lors de cette même crise financière de 2008, travaillent désormais de façon saisonnière dans les entrepôts d’Amazon en échange d’une place dans un terrain de camping voisin. La vie en véhicule récréatif prend alors un tout autre sens, moins synonyme de liberté que de la flexibilité totale exigée par ces employeurs valorisant la « gig economy ».

Photo : sans titre, 27 novembre 2017, auteur non identifié, source.

Face à la prolifération des technologies numériques, le théoricien Will Davies explique par ailleurs que : « […] a fact is something that takes some time to assemble: you have to go and collect bits of data, analyze them, interpret them, and decide whether they’re bogus or not, and them put them into some kind of report. […] Now, we want to know about things as they are happening. The problem is that […] it doesn’t give you reassurance of the actual scale of an issue or complete narratives. So you end up in a state of nervousness. » (p. 103)

Photo : sans titre, 17 février 2019, auteur non identifié, source.

Cette ambiguïté est d’ailleurs très bien traduite dans la scénographie de l’exposition. Comme s’inquiète Sealy dans son compte-rendu : « […] is the exhibition’s visual appeal and frequent softness another example of what architecture will become under the ideological reign of happiness? Does the design produce an iconic space of moral critique, or is it just another vacuous thing meant to make us happy? Our Happy Life‘s ambiguity towards the issue turns each component of the exhibition into a sort of Rorschach Test for the viewer: perhaps the CCA, too, should survey our responses. Did the exhibition make you happy? » (p. 18)

Heureux au sens de plus léger ? Pas vraiment. Heureux parce qu’il s’agit, sans hésitation et malgré la part de noirceur, de l’une des expositions les plus intéressantes à y être présentées depuis très longtemps ? Certainement. En fait, cela mérite un latté

Photo : sans titre, 31 mars 2017, auteur non identifié, source.