Depuis quelques mois, je rencontre des architectes qui disent être en train de décrocher.
Ils ont le début de la soixantaine et se trouveraient donc en principe, d’après les critères de la profession, au sommet de leur art. Pourtant, faire de l’architecture serait devenu trop compliqué.
Trop d’exigences trop exigeantes, trop de contraintes trop contraignantes. Trop de clients avec le mors aux dents, qui veulent tout et son contraire pour avant-hier.


Depuis quelques années, je vois de plus en plus de bâtiments qui doivent faire l’objet de travaux majeurs à peine cinq ou dix ans après leur construction, parfois même avant. Obnubilés par la vitesse, on semble rarement avoir aussi mal construit.
D’ailleurs, avant de parler de développement durable et de ne plus considérer nos bâtiments que comme des « espaces carbone », on devrait peut-être commencer par bien construire ce que l’on construit. Ce serait déjà énorme.


Depuis toujours, je rencontre des architectes qui se plaignent de ne plus être les chefs d’orchestre qu’ils étaient, d’être relégués à choisir des couleurs, à décorer des façades, pour des honoraires de misère. Pourtant, beaucoup accordent encore une place prépondérante au style, pour ne pas dire à l’expression de leur style, délaissant ou dénigrant trop souvent les aspects pratiques et techniques, ou la cruciale surveillance des travaux.
L’intimidation qui prévaut encore sur certains chantiers n’a certes rien d’invitant et il n’y a pas de mal à tenter d’infuser de la beauté dans une oeuvre (voire à s’y réfugier dans les circonstances). Toutefois, c’est peut-être surtout de bâtiments simplement agréables et confortables, qui résistent aux intempéries pour longtemps, dont on a besoin. La reconnaissance tant rêvée pourrait bien venir de cette rare compétence.


Pour mettre fin aux émissions, l’avenir serait maintenant à la « réhabilitation » des bâtiments existants et patrimoniaux, ces déviants qu’il faudrait ramener dans le droit chemin. Toutefois, on nous dit aussi que « redresser » coûte trop cher.
Pourtant, ce qui coûte trop cher, c’est avant tout l’absence d’entretien, qui va de notre côté cigale (ou autruche) à la négligence crasse, ce sont toutes les blessures dont il faut prendre soin avant d’entreprendre quoi que ce soit d’autre. Ce qui coûte trop cher, c’est le fait de vouloir imposer, sans distinctions ni compromis, toutes les normes actuelles à des bâtiments qui sont simplement différents. Pourrait-on être un peu plus « inclusifs » là aussi ?


Quand tu rencontres un bâtiment existant, quel qu’il soit, assieds-toi puis écoute-le.
S’il agonise, il vaut peut-être mieux accepter la fin et lui trouver une sortie honorable plutôt que de s’acharner à le ressusciter. Si son coeur bât encore, imagine ce qui lui permettrait de continuer son chemin, de s’épanouir, non pas en lui demandant de renier ce qu’il est, mais en misant sur ce qu’il fait de mieux.
Il pourrait bien devenir un ami.

