Vu : Mon oncle Antoine réalisé en 1971 par Claude Jutra (1930-1986), Cinéma québécois : l’ivresse des débuts réalisé en 2008 par Yvonne Defour et Georges Privet, et Fabienne sans son Jules réalisé en 1964 par Jacques Godbout (1933- ).
Considéré comme : « Le plus grand film canadien de tous les temps », Mon oncle Antoine raconte, d’une part, l’histoire de Joe, un mineur bourru quittant sa famille et son emploi pour s’engager comme forestier, et, d’autre part, celle de cet oncle à la fois propriétaire du magasin général et croque-mort, noyant dans le gros gin son incapacité de mener à bien l’une ou l’autre de ses entreprises. Disons qu’on a déjà nagé dans plus d’optimisme.


Arrêts sur image : la panne, à gauche, et la cueillette du défunt, à droite, Mon oncle Antoine, 1971, Claude Jutra (photographie de Michel Brault).
Dans cet univers étouffant, Benoît, le neveu d’Antoine, n’a que sa fronde pour se moquer du curé et du propriétaire de la mine et, tout en rêvant de la mystérieuse Alexandrine, pour impressionner Carmen. Ce qui ne l’empêche pas de lancer à celle-ci, qui s’est maquillée pour lui plaire : « Hey. Qu’est-ce que t’as dans le visage ? T’as ben l’air quétaine. T’avais l’air assez folle d’avance ».
Carmen qui se fait taper les fesses par le commis, Fernand (interprété par Jutra), voler son salaire par son père, et empoigner un sein par Benoît, alors qu’on devine que pires intrusions ont déjà été commises par un autre, peut-être même par son père.


Arrêts sur image : Carmen maquillée, à gauche, puis démaquillée, à droite, Mon oncle Antoine, 1971, Claude Jutra (photographie de Michel Brault).
Quelques années auparavant, Godbout, lui, fait des clins d’oeil amusés à Jean-Luc Godard (1930-2022) en décrivant la journée de Fabienne (interprétée par Pauline Julien (1928-1998)), une femme totalement nouvelle, mais qui résiste aux avances d’un inconnu en lui assenant un : « On ne fait pas du baratin à une femme sans [avoir une] voiture » suivi d’un : « Je vous offre mon addition ».
Une femme totalement libre, mais qui a besoin de son agent (qui joue son argent) pour payer le billet d’avion qui lui permettra de rejoindre son amoureux à New York, celui-là même qui ne répond pas au téléphone lorsqu’elle tente de le joindre.


Arrêts sur image : Fabienne insistant auprès de son agent, à gauche, et néons à l’entrée d’un cinéma, à droite, Fabienne sans son Jules, 1964, Jacques Godbout (photographie de Guy Borremans).
Dans l’ivresse des débuts du cinéma québécois, Denys Arcand (1941- ) explique : « Le cinéma, c’était l’étranger. D’ailleurs, ça nous faisait rêver. Et on ne voyait jamais d’images de notre pays ou de nous mêmes. Ça a été ça, la grande révélation de l’ONF. Ça a été de montrer aux Québécois et aux Canadiens leur propre image ».
En se voyant, on peut réaliser tout à coup que nous aussi nous sommes capables. Toutefois, entre la savante légèreté de Godbout et la gravité fataliste de Jutra, on se demande ce qui, dans l’intervalle entre les deux films, a pu éteindre cet élan et pourquoi ce qui semble une critique de notre petitesse d’alors a pu recevoir de telles éloges.


Arrêts sur image : l’admirateur sans voiture, à gauche, et le départ, à droite, Fabienne sans son Jules, 1964, Jacques Godbout (photographie de Guy Borremans).