Canons (2)

Vu : Picasso. Figures et Ouvrir le dialogue sur la diversité corporelle, deux expositions présentées au MNBAQ jusqu’au 12 septembre 2021; vu : Berlin, deuxième épisode de la 9e saison de la série Art 21; et lu : Amours fous, passions fatales: Trente vies d’artistes par Alain Vircondelet, publié chez BeauxArts en 2017.

Aujourd’hui à Berlin, l’artiste Olafur Eliasson (1967- ) mène une équipe de quatre-vingt-dix personnes qui non seulement imagine avec lui ses prochaines oeuvres, les fabrique et les diffuse, mais qui réfléchit, entre autres et pour mieux orienter le travail de l’atelier, à ce que les musées exposent et aux façons dont ils le font. L’ego d’Eliasson doit être d’une taille respectable et il serait surprenant que les membres de sa troupe ne se chamaillent jamais. La situation semble cependant loin de la corrida décrite par Vircondelet (1947- ) : « Vivre avec Picasso, c’est aussi vivre dans une arène sanglante et menaçante, et subir l’ombre portée de la mise à mort » (p. 78).

Ainsi, au-delà du déboulonnage tous azimuts ambiant, il était temps de reconnaître, comme le fait en ce moment le MNBAQ, que si Picasso (1881-1973) a du génie, il brille beaucoup moins par son attitude envers les femmes ayant partagé sa vie. D’ailleurs, alors qu’elles font preuve d’une originalité indéniable, ses oeuvres ne mettent pas particulièrement en valeur ces mêmes muses (même si ce n’était probablement pas son but). Il est donc difficile d’avancer dans les salles et de croire que Picasso a fait preuve : « d’une grande ténacité dans son désir de déconstruire les canons esthétiques liés à la représentation de la figure humaine ». On gagne plutôt l’impression qu’il n’a fait que « déformer » intentionnellement ses muses en raison d’une jalousie (bien documentée) face au génie créatif de celles-ci.

Si Picasso n’est pas qu’un génie, il n’est pas que détestable non plus. Peut-être est-il un « génie détestable » donc et pourquoi ne pas aborder le personnage dans toute sa complexité ? Cependant, pourquoi ne pas aussi présenter en parallèle des oeuvres de Dora Maar (1907-1997) et de Françoise Gilot (1921- ), artistes accomplies ayant leurs propres points de vue sur le corps féminin ?

Montrer la diversité des corps pour interrompre : « […] the constant flow of pictures only suggesting the desirability and the objectification of the ‘perfect’ women », comme le souhaite The Womanhood Project, et pour sortir de l’emprise étroite d’un certain regard masculin, cela semble fort sain.

Cependant, pourquoi ne pas pousser le dialogue un cran plus loin en exposant côte-côte les œuvres de Picasso et celles des artistes contemporains regroupés dans la dernière salle ? D’autant plus qu’images et témoignages ne semblent pas pour l’instant viser qu’à montrer la réalité à l’état brut, avec toutes ses « imperfections », mais surtout à susciter un malaise, à provoquer, suivant le procédé de prédilection de l’art contemporain. À quelques exceptions près (dont les oeuvres de Kezna Dalz), la frontière s’avère alors mince avec le cabinet de curiosités cher au cirque ou avec la presse à sensation qui, à coup de unes saugrenues, alimente un voyeurisme bien humain, mais assez peu édifiant.

Sans parler des autres canons que ces différentes initiatives mettent de l’avant en filigrane (ex. : tatouages et perçages), pas mieux ou pires que l’ « esthétique » et ses dérives chirurgicales, mais qui peuvent s’avérer tous aussi uniformisants. En fait, la plus grande force des photos prises par le duo Cassandra Cacheiro et Sara Hini réside probablement dans le fait d’illustrer comment ces personnes dont le corps diffère des canons habituels se voient elles-mêmes dans le regard (impitoyable) des autres.

Impossible de rester indifférent, mais impossible en même temps de ne pas se demander comment l’oeil de la caméra aurait pu mettre davantage en valeur ces personnes, sans gommer ni trahir. Car, à l’exception de certains portraits réussis de Béatrice Martin, il fallait un brin de mauvaise volonté pour que même Sarah-Maude Beauchesne ait l’air aussi inconfortable dans ses sous-vêtements. Pourtant, même Picasso, à l’occasion, faisait un effort !