Débusquer

Terminé de lire : Sorcières : la puissance invaincue des femmes par Mona Chollet publié aux Éditions La Découverte dans la collection Zones en 2018; et lu en partie : Transitory Ghosts and Angels in the Photography of Francesca Woodman par Georgie Boucher, un essai de janvier 2007 mis en ligne le 7 mai 2009 sur le site American Suburb X (ASX).

J’ai raconté mille fois cette histoire, mais le temps est peut-être venu de l’écrire.

Lors de critiques à l’école d’architecture, combien de fois ai-je vu un étudiant présenter son projet avec assurance, voire de manière flamboyante, alors que ce projet était honnête, mais sans plus ? Combien de fois ai-je vu une étudiante présenter son projet en hésitant, voire en s’excusant, alors que ce projet démontrait manifestement une maîtrise et une sensibilité remarquables ? Et combien de fois ai-je ensuite vu le jury s’enthousiasmer aveuglément pour le projet de l’étudiant et discutailler avec une pointe de condescendance du projet de l’étudiante ? Trop souvent.

Photo : Space 2, 1976, Francesca Woodman, source.

Souvent aussi, j’ai vu des étudiantes papillonner autour de leur maquette dans un savant ballet, tous charmes dehors, comme si leur projet ne suffisait pas à convaincre… alors que celui-ci n’avait pourtant rien à envier à ceux de leurs collègues, au contraire.

Photo : titre et date non indiqués, Francesca Woodman, source.

D’après Mona Chollet (1973- ), le lien des femmes : « […] avec un homme et des enfants, vécu sur le mode du don de soi, reste considéré comme le coeur de leur identité » et : « La façon dont les filles sont élevées et socialisées leur apprend à redouter la solitude et laisse leurs facultés d’autonomie largement en friche » (p. 35). Cela expliquerait leur cantonnement dans des : « professions liées à l’éducation, au soin des enfants et des personnes âgées, ou dans des fonctions d’assistance », une situation pouvant les amener à : « vivre leur vocation par procuration, en jouant les conseillères, les « petites mains » ou les faire-valoir » (p. 75 et 76).

Photo : Untitled, Providence, Rhode Island, 1978, Francesca Woodman, source.

Chollet constate par ailleurs que : « Après des siècles où les hommes de science et de religion, les médecins, les hommes politiques, les philosophes, les écrivains, les artistes, les révolutionnaires, les amuseurs publics ont martelé sur tous les tons la bêtise congénitale et l’incompétence intellectuelle sans remède des femmes, en les justifiant au besoin par les plus folles élucubrations sur les défaillances de leur anatomie, il serait très étonnant que nous ne nous sentions pas légèrement inhibées » (p. 179). Pas étonnant non, devant un tel déversement d’inepties, que les étudiantes ne commencent pas la présentation de leur projet en clamant que celui-ci va faucher les pilotis du modernisme tout puissant et éclipser Corbu.

Photo : Untitled, MacDowell Colony, Peterborough, New Hampshire, 1980, Francesca Woodman, source.

Pour sa part, Chollet explique écrire des livres pour créer des lieux où elle se sent compétente, et trouver son bonheur dans le fait de : « débusquer, dans les strates d’images et de discours accumulés, […] le caractère arbitraire et contingent des représentations qui nous emprisonnent à notre insu et [de] leur en substituer d’autres, qui nous permettent d’exister pleinement » en : « affirmant leur pertinence, leur dignité » (p. 183 et 41).

Photo : House #4, Providence, Rhode Island, 1976, Francesca Woodman, source.

Au fil d’une pensée foisonnante, Chollet a en tout cas le mérite de faire des liens, comme lorsqu’elle décortique la façon dont le culte de la rationalité économique et scientifique a mis la nature à distance pour mieux en justifier l’exploitation et comment, une fois « domptée », celle-ci a commencé à être représentée, ironiquement, sous la forme d’une figure féminine.

Photo : Self-deceit #1, Rome, Italy, 1978, Francesca Woodman, source.

Chollet ne prône pas pour autant que chacun vive en autarcie dans une cabane au fond des bois (nous sommes déjà trop nombreux pour les forêts qu’il nous reste !). Elle préfère ou accepte simplement un : « […] un monde où chaque mystère élucidé en fait surgir d’autres et où, selon toute vraisemblance, cette quête n’aura jamais de fin » (p. 186).

Photo : Angel Series, Rome, Italy, 1977, Francesca Woodman, source.

Depuis le suicide de la photographe Francesca Woodman en 1981 (à l’âge de 22 ans), les interprétations abondent au sujet de ses images. Des chercheures comme Boucher avancent que, en agissant comme son propre modèle, Woodman procédait à une « auto-objectification » rejoignant l’imaginaire surréaliste (qui serait surtout masculin). En même temps, ce geste serait subversif tant l’artiste incarnerait, par sa présence dans le cadre, une sorte de condensé de l’expérience féminine.

Photo : Untitled, Providence, Rhode Island, 1976, Francesca Woodman, source.

Je ne sais pas ce que Woodman aurait pensé de telles analyses. J’imagine cependant que, comme Chollet, elle cherchait d’abord à débusquer le sens de ce qui l’entourait et de ce qui l’animait. Et c’est précisément ce qui est fascinant dans ses photographies, soit d’essayer de voir ce qu’elle, elle voyait. N’est-ce pas ce que la critique devrait encourager, ces manières compétentes d’envisager le monde, plutôt que la capacité de finasser ?

Photo : Francesca Woodman, Providence, Rhode Island, 1976, George Lange, source.