Assiette

Lu : 12 mois sans intérêt : journal d’une dépression par Catherine Lepage, publié chez Mécanique générale en 2007, et Unfinished Business par Anne-Marie Slaughter, publié chez Random House Canada en 2015.

Il y a de nombreuses années, mon patron d’alors m’a dit : « Là, on va de mettre des assiettes dans les mains. Une assiette, deux assiettes, trois assiettes… Et la seule chose que tu n’as pas le droit de faire, c’est d’en échapper une. Sinon, on va savoir que tu es un gars à une seule assiette ».

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Illustration : « Cellule nerveuse », Catherine Lepage, page non numérotée.
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Illustration : « Cellule angoissée », Catherine Lepage, page non numérotée.

À partir de combien d’assiettes est-ce trop d’assiettes à porter, trop de courriels à lire et auxquels répondre, trop de demandes à satisfaire, trop de projets à mener en même temps ? À partir de quel moment est-ce trop, point ?

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Illustration : Catherine Lepage, page non numérotée.
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Illustration : Catherine Lepage, page non numérotée.

Dans Why Women Still Can’t Have It All, un article publié dans The Atlantic en 2012, Anne-Marie Slaughter raconte comment elle a quitté son prestigieux poste de « director of policy planning at the State Department », alors sous la gouverne de Hillary Clinton, pour reprendre ses activités de professeure à Princeton et, surtout, pour s’occuper de ses deux adolescents. Ébranlée par tous les commentaires désobligeants reçus par la suite, Slaughter revient, dans Unfinished Business, sur cette controverse et démonte de façon méthodique l’argumentaire encore utilisé pour justifier les écarts injustes qui persistent entre hommes et femmes.

Slaughter évolue dans un univers très privilégié, à des années-lumières du commun des mortels. Aussi, malgré son discours, elle continue de travailler à un rythme qui dépasse l’entendement et n’échappe pas à un self-help culpabilisant (ex. : lorsque quelqu’un est débordé par ses courriels, c’est qu’il est mal organisé) ou à des solutions loufoques (ex. : répondre à quelques courriels seulement, par un mot ou même par une lettre).

Par contre, son analyse du trop peu de valeur accordée au « prendre soin » sous toutes ses formes met le doigt sur des failles fondamentales : « Americans pay early-childhood workers, those stimulators of young brains, the same wages we pay those who park our cars, walk our dogs, flip our burgers, and mix our drinks » (pp. 115-116). Et, surtout, le regard qu’elle jette sur le monde du travail, sur la valeur accordée à la quantité plutôt qu’à la qualité, et sur notre culture « of overwork » (p. 58) font réfléchir : « when did being able to do multiple things at once become the one and only measure of success and ability [?] » (p. 165).

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Illustration : Catherine Lepage, page non numérotée.

« Overcoming the competitive mystique means dismantling its aura of mystery and power. Bluntly, it means asking ourselves why we think people who have made more money than anyone else or risen to the top of a particular hierarchy by beating out others are automatically role models. What about their values? How do they treat other people? What was the cost to their families – the people who brought them into the world, people they married, people they were responsible for bringing into the world? How can that part of the story not be relevant to who they are and how we should think about them? » (p. 120).

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Illustration : Catherine Lepage, page non numérotée.

Alors que l’on doit maintenant performer même contre la maladie, pour éviter de « perdre la lutte contre son cancer », n’y aurait-il pas lieu de redéfinir ce qu’est le succès ?