Traces

Lu : Liquidation totale de Gilles Ortlieb publié en 2011 chez Le temps qu’il fait.

Dans ce tout petit livre, Ortlieb parcourt la vallée du fer, en Lorraine dans le nord-est de la France, là où les tas de charbon sont « d’un noir opaque et profond, et scintillant à la fois avec leurs éclats de mica constellant des adrets opaques » (p. 7). Il s’attarde dans ces « grand-rues condamnées, épargnées et sursitaires à la fois, où le passant ne parvient pas à faire le compte des maisons à louer, à vendre, à céder. Petites villes arrêtées net dans leur élan […]. Et même si le mouvement ne les a pas entièrement désertées […], la plupart d’entre elles n’appartiennent déjà plus à l’ère post-industrielle […], mais bien à son au-delà. Tout comme si rien ne s’était passé – ou si peu que rien » (p. 12).

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Photo : Rue du Maréchal-Foch, à Algrange, sans date, Gilles Ortlieb, p. 26.
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Photo : Rue de Verdun, à Hayange, sans date, Gilles Ortlieb, p. 32.

Ce faisant, il en arrive à « la question qu’il faut tôt ou tard poser, se poser : mais que va-t-on chercher là, la confirmation de quelle jachère intime, quelle définition déglinguée de la beauté, quelle compassion retardataire devant la fin d’une épreuve annoncée ? » (p. 10).

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Photo : Rue Jeanne-d’Arc, à Algrange, sans date, Gilles Ortlieb, p. 47.

Ce à quoi il répond : « Il se peut que le seul, l’unique travail consiste parfois à convertir un spectacle ordinaire […] en une vision à décrypter. Puisqu’il faut bien aussi, de temps à autre, forcer […] la réalité, l’encoigner et faire barrage, si l’on veut qu’elle exprime autre chose que le flux constant, sans effort apparent des choses qui passent, bougent, se déplacent, font leur métier de choses. Et apprendre à lire les traces, identifier les signaux, reconnaître le passé de son passé. En partie par refus du présent, évidemment; mais aussi bien pour rendre celui-ci plus anodin, moins offensif, en le rapportant aux tribulations qui l’ont précédé » (p. 8).

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Photo : Rue du Maréchal Foch, à Hayange, sans date, Gilles Ortlieb, p. 49.

À la suite de la disparition d’industries ayant connu de meilleurs jours, plusieurs villages ou petites municipalités du Québec vivovent elles aussi, déclinant lentement, mais sûrement. Avant que tous ces paysages ordinaires ne soient placardés ou banalisés, qu’ils ne disparaissent derrière les broussailles, un état des lieux à la fois sensible et lucide comme celui mené par Ortlieb permettrait certainement, à défaut de proposer des solutions immédiates, de mieux saisir ce qui s’est passé et ce que nous avons été. Ce serait déjà un bon début.