La réussite

Lu : l’ouvrage « Bleak Houses, Disappointment and Failure in Architecture » du britannique Timothy Brittain-Catlin, publié en 2014 chez MIT Press.

Cet ouvrage raconte le récit plutôt triste d’un architecte qui croit avoir échoué sa carrière. Pour se consoler, il retrace le travail de prédécesseurs restés en marge des feux de la rampe, en particulier ces architectes qui ont continué de dessiner, dans les années 1920 et 1930, des édifices dans un style plus classique ou hybride au lieu d’embrasser l’esthétique moderniste.

Voilà qui fait penser, au Canada, à John M. Lyle, un architecte plutôt connu certes, mais dont le succès ne se compare aucunement à celui des « starchitectes » d’aujourd’hui. Pourtant, il est l’auteur, avec la firme Ross et Macdonald ainsi que Hugh Jones, de la Union Station (1913-1927) à Toronto. Ce pur chef-d’œuvre allie justement tout le panache du style beaux-arts à un fonctionnalisme d’une grande ingéniosité, ce qui a d’ailleurs valu à Lyle l’étiquette de « Progressive Traditionalist » ainsi qu’une publication éponyme.

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Photo : Union Station, Lane, Arthur, Studios, Toronto, vers 1935, source.

Portant un regard sévère et probablement aussi dans le but de provoquer un peu, Brittain-Catlin insiste pour décrire l’œuvre des contemporains britanniques de Lyle en terme d’échec, plusieurs de leurs édifices ayant été encerclés depuis par d’imposants voisins, défigurés ou simplement démolis. À Toronto, Union Station fait depuis quelques années l’objet d’un projet de transformation colossal qui tente de concilier la gestion des hordes de passagers et un nouveau développement commercial avec le statut de lieu historique national de la gare. Brittain-Catlin attribue par ailleurs le manque d’intérêt pour ces bâtiments principalement à leur quasi-absence des publications faisant figure de référence, ce qui soulève la question de savoir quels sont les critères permettant de mesurer le succès d’un architecte.

Est-ce la nature, la taille, la complexité ou bien le nombre de bâtiments réalisés qui comptent le plus ? Ou encore l’aura conférée par le caractère prestigieux de tel client ou de telle commande ? Tout cela fait sans aucun doute partie de l’équation. Toutefois, à voir les prouesses spectaculaires érigées récemment aux quatre coins de la planète, dont celles de Zaha Hadid, les formes originales et les projets dont la conception et la construction deviennent de véritables épopées semblent encore plus déterminants. Rares sont les architectes en tout cas qui passent à l’histoire pour avoir créé des bâtiments où il fait simplement bon vivre ou qui résistent aux assauts des intempéries, des qualités pourtant fondamentales.

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Photo : Les pierres vives, Zaha Hadid Architects, croquées à Montpellier en 2013 par L. Godbout.

Mais les formes époustouflantes et les histoires épiques suffisent-elles ? D’après la thèse de Brittain-Catlin, point de salut pour ceux qui n’apparaissent pas dans les revues. Au Québec, cela semble donner raison à des architectes comme Pierre Thibault ou encore Saucier + Perrotte qui, en plus de produire des œuvres séduisantes, sont présents sur de multiples tribunes et profitent d’une notoriété en conséquence.

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Photo : Musée des Abénakis, Pierre Thibault architecte, croqué à Odanak en 2011 par L. Godbout.
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Photo : Perimeter Institute for Theoretical Physics, Saucier + Perrotte architectes, croqué à Waterloo en 2011 par L. Godbout.

En plus de faire rêver, une telle approche a le mérite de faire parler de la profession, et de sensibiliser les gens à une partie, à tout le moins, de la pratique. Mais qu’en est-il de la partie immergée de l’iceberg, des réalisations d’architectes et autres bâtisseurs plus discrets, étant donné leur influence non moins considérable sur la définition du paysage dans lequel nous vivons ? Malgré son ton quelque peu mélancolique, l’ouvrage de Brittain-Catlin constitue une belle invitation à s’y intéresser.