Lu : Form follows fiasco: why modern architecture hasn’t worked par Peter Blake (1920-2006) et publié en 1977, et : Maintenance of Everything: Part One par Stewart Brand (1938- ) et publié en 2025.
Cinquante ans plus tard, la critique lucide et acérée de Blake pourrait paraître dépassée. Ou comme un spectaculaire retournement de veste, sachant qu’il est l’auteur de monographies de référence au sujet du triumvirat Wright-Mies-Corbu. Pourtant, pendant que Blake démonte un à un les « fantasmes » du modernisme, difficile de ne pas avoir l’impression que peu de choses ont changé.
Ainsi, bien des architectes continuent aujourd’hui de croire que : « […] there should be assembly-line precision, that there should be impervious finishes, and that there should be the capability of making vast expanses of impeccably sleek sheets of entirely new materials – metal, plastic, composition boards – all impervious to heat, cold, rain, or snow, all dimensionally stable (so that no wide expansion joints would mar the vast sweep of any wall), all light in weight and inexpensive to mass-produce » (p. 45). Et ils continuent donc, trop souvent, de concevoir leurs bâtiments comme si cette précision absolue et ces matériaux miraculeux existaient.
Possiblement inspirés par Louis Khan, qui a proclamé que :« Ornamentation is adoration of the joint », ils continuent également de vouer un véritable culte à : « […] the joint between parts – the endlessly troublesome and endlessly multiplied joint, the sources of leaks, of buckling, of corrosion, of discoloration, of much fuss and bother and expense – this miserable joint was not […] covered up and done away with as best as possible; it was intricately articulated, interminably expressed, volubly discussed by the critics, and masochistically celebrated » (p. 61).


Quant au premier opus de Brand dans cette trilogie qu’il consacre à l’entretien, sa coproduction avec les internautes, la vingtaine de logiciels nécessaires à son édition et ses références constantes à Wikipédia laissent un peu perplexe, mais il est agréable d’y retrouver la vivacité d’esprit qui caractérisait son How Buildings Learn: What Happens After They’re Built publié en 1994.
Plus crucial, Brand décrit de façon éloquente ce qui a fait l’immense succès de la Ford Model T, de la Volkswagen Coccinelle et de la Lada « classique » (dérivée de la Fiat 124), soit une mécanique simple et (relativement) robuste à la portée du mécanicien du dimanche, et comprenant peu de pièces, pièces de surcroît faciles à bricoler, si nécessaire, et à remplacer.



De la même façon, il compare la conception de la M-16 et à celle de l’AK-47, des armes qui n’auraient jamais dû être inventées, mais qui ont au moins l’intérêt de mettre en relief des philosophies fort différentes, également présentes dans nos bâtiments.
La M-16 est hyper-précise et légère, mais fragile et chère. Elle comprend deux fois plus de pièces que l’AK-47, et même en assurant l’entretien constant qu’elle requiert, elle tend à surchauffer et à s’enrayer, généralement au moment décisif de la bataille.
À l’opposé, l’AK-47 ne fait pas dans la dentelle et coûte moins qu’un « flip phone ». Elle peut être démontée et remontée par un enfant de huit ans, les yeux fermés, et le jeu voulu entre ses pièces costaudes et peu nombreuses fait qu’elle n’est jamais embêtée par la surchauffe, le sable ou la boue. En fait, elle est tellement infatigable qu’elle est souvent plus âgée que le combattant qui la porte.
Alors que nos bâtiments intègrent des assemblages comportant un nombre toujours plus grand de composantes perfectionnées, mais toujours un peu expérimentales et difficiles à coudre ensemble, et de « systèmes propriétaires » aux recettes plus ou moins opaques provenant d’une poignée de fabricants et dont l’entretien nécessite une main-d’oeuvre spécialisée, la seule option est trop souvent, en cas de défaillance, de tout remplacer, au prix fort, plutôt que de réparer.
Et si on réintroduisait un peu de simplicité, de solidité, et de jeu ou d’indulgence (Brand parle de « forgiveness ») dans nos conceptions (des qualités que possèdent encore nos bâtiments anciens faits de maçonnerie, de bois et de tôle) ?


