Défricheur

Vu : Barbeau en mouvement, rétrospective présentée au MNBAQ jusqu’au 6 janvier 2019, et relu : Maurice Perron : photographies, catalogue publié à l’occasion de l’exposition Mémoire objective. Mémoire Collective. Photographies de Maurice Perron présentée au Musée du Québec en 1998-1999.

En accordant toute la place aux oeuvres de Barbeau (1925-2016), le MNBAQ célèbre leur impact esthétique intrinsèque et, en omettant ne serait-ce qu’une simple ligne du temps, l’institution semble avoir voulu éviter toute controverse. Pourtant, comment arpenter les salles sans se rappeler que ce Barbeau-là est aussi le père d’une dureté implacable aperçu dans Les enfants du Refus global (1998) de la cinéaste Manon Barbeau (1949- ) ?

Toile : Rétine libertaire, 1965, Marcel Barbeau, (L. Godbout, 2019).
Toile : Rétine optimiste ou Salute, 1964, Marcel Barbeau, (L. Godbout, 2019).

Comment séparer l’oeuvre de l’homme ? Commet séparer Barbeau des automatistes et, justement, de ce fameux Refus global ? Comment séparer Barbeau de Borduas (1905-1960) sachant que la compagne du premier (Suzanne Meloche, 1926-2009) entretenait une liaison avec le second ? Comment passer sous silence la place des femmes qui faisaient partie du groupe et qui souhaitaient, elles aussi, développer leurs dons ?

Photo : Paul-Émile Borduas dans son atelier de Saint-Hilaire, 1951, Maurice Perron, p. 217.
Photo : Exposition Mousseau-Riopelle chez Murielle Guilbault, 1947 Maurice Perron, p. 63.

Dans un billet au sujet du roman La femme qui fuit (Anaïs Barbeau-Lavalette, 2015), les professeures de littérature et autrices du blogue Le bal des absentes, Julie Boulanger et Amélie Paquet, citent une déclaration incendiaire d’Antonin Artaud pour expliquer ce que Meloche a sans doute rejeté, avec raison, en abandonnant Barbeau et leurs deux très jeunes enfants en 1952 :

« J’ai besoin, à côté de moi, d’une femme simple et équilibrée, et dont l’âme inquiète et trouble ne fournirait pas sans cesse un aliment à mon désespoir. […] Il me faut un intérieur, et il me le faut tout de suite, et une femme qui s’occupe sans cesse de moi qui suis incapable de m’occuper de rien, qui s’occupe de moi pour les plus petites choses. Une artiste comme toi a sa vie, et ne peut pas faire cela. Tout ce que je te dis est d’un égoïsme féroce, mais c’est ainsi. Il ne m’est même pas nécessaire que cette femme soit très jolie, je ne veux pas non plus qu’elle soit d’une intelligence excessive, ni surtout qu’elle réfléchisse trop. » (L’Ombilic des limbes suivi de Le Pèse-Nerfs et autres textes, Gallimard, 1956, p. 111-112)

Pourquoi ne pas avoir abordé ce malaise, cette relation tordue qui aurait dû changer en même temps que ce qui était représenté sur les toiles ? Les photographies de Maurice Perron (1924-1999), également signataire du célèbre manifeste, semblent en tout cas offrir une piste. Elles montrent les airs étudiés de ces artistes révolutionnaires, la tension sexuelle entre beaucoup d’hommes et quelques femmes, mais aussi, étonnamment, quelques moments d’insouciance. Des instants volés à des années-lumière du Riopelle, hirsute et hagard, confiant à la caméra de Manon Barbeau qu’il n’aime plus que les oiseaux moches et qu’il doute en fait de la valeur de toute son oeuvre, lui, le peintre le plus renommé du groupe.

Photo : Pique-nique à Saint-Hilaire, été 1947, Maurice Perron, p. 61.
Photo : Jean-Paul, Françoise et Yseult Riopelle, 1948, Maurice Perron, p. 26.

Perron se fait par ailleurs éclairant lorsqu’il raconte qu’ :

« Outre ma rencontre avec Borduas, il y a eu une autre révélation pour moi. C’était vers 1941, pendant la guerre, je pense. On recevait au Canada des oeuvres d’art pour les protéger de l’invasion nazie. Beaucoup de musées de divers pays nous ont envoyé leurs biens. Il y a de ces oeuvres qui ont été exposées au Musée des beaux-arts. Cette exposition très intéressante a été une révélation pour moi parce que j’ai pu y voir autre chose que la peinture des XVIIe et XVIIIe siècles et comprendre un peu plus ce qu’était l’art moderne ». (p. 21)

Il est fascinant de lire Perron parler de spontanéité, de superposition accidentelle, de recadrage, ou de ce qui fait une bonne photo. Il se dit à la fois ému et dépassé par la reconnaissance dont le Refus global jouit aujourd’hui. Toutefois, il ne s’est jamais considéré comme le photographe officiel des automatistes, mais plutôt comme un ami des peintres. Comme il aurait également été intéressant d’entendre cet « ami de la danse » au sujet de sa collaboration manifestement exceptionnelle avec Françoise Sullivan (1923- ). Peut-être Perron est-il le véritable défricheur de ce côté ?

Photo : série Danse dans la neige, 1948, Maurice Perron, p. 119.
Photo : série Danse dans la neige, 1948, Maurice Perron, source.
Photo : Françoise Sullivan et Jeanne Renaud en répétition, 1948, Maurice Perron, p. 163.
Photo : Black and Tan, 1948, Maurice Perron, p. 145.