Imperfection

Vu : le documentaire Koolhaas Houselife réalisé par Ila Bêka et Louise Lemoine en 2013.

Lorsque cela permet de désencombrer ou de respirer mieux, faire le ménage est libérateur, voire carrément subversif (lorsqu’un tyran se fait montrer la porte, par exemple). Cependant, face à la poussière qui s’accumule partout, passionnément et sans même reprendre son souffle, cette tâche donne aussi souvent l’impression d’en être prisonnier / prisonnière !

Photo : Answers and Solutions for Depressed Housewives, sans date, photographe non identifié, source.

Beaucoup (d’hommes, puisque le partage de tout demeure encore bien inégal) délèguent cet éternel recommencement auquel nous consacrons une part appréciable de notre passage ici bas. Toutefois, qu’arrive-t-il lorsque notre 4 1/2 se transforme en maison Lemoine à Bordeaux, une villa « prodige » conçue par l’architecte Rem Koolhaas / OMA de 1994 à 1998 et inscrite dès 2002 à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques de France ?

Photo : nouveaux rideaux par Inside Outside / Petra Blaise, 2012, Frans Parthesius (?), source.

Malgré les nombreux travers du bâtiment que s’amusent à débusquer les artistes-cinéastes et malgré sa propre ambivalence, Guadalupe Acedo se montre une brave nettoyeuse. Dans une entrevue post-visionnement du documentaire, la détermination de celle-ci mène Koolhaas à déclarer :

 « I find it surprising that somebody who has such a daily involvement is so insisting on bringing generic techniques of cleaning to something so exceptional. I can easily imagine, if I were a cleaner, and maybe that is something we should have thought of, to devise some kind of protocol of what is convenient to be done by hand, and what is convenient to be done by a machine, but I am completely surprised that something as harsh and exceptional as that spiral staircase is treated with a Hoover. It seems completely insane, and utterly inefficient. […] You see two systems colliding […] the kind of platonic conception of cleaning with the platonic conception of architecture. It’s not necessarily daily life confronting an external structure, it’s two ideologies confronting each other. »

Comprendre : Koolhaas ne passe jamais l’aspirateur, mais il excelle dans l’intellectualisation d’une telle entreprise. Poursuivant sur cette lancée, il établit un parallèle entre Acedo dépoussiérant son chef-d’oeuvre aux pouvoirs « euphorisants » (dixit sa propriétaire) et la capacité d’adaptation sans limites des habitants de Lagos dans leur mégalopole kafkaesque.

Toile : Apartment Houses, 1923, Edward Hopper, source.

Ne laissant pas le savon lui assécher les mains, il conclut :

« I think that there has always been a large controversy about the way we build because we were always interested in dirt, in fact, and imperfection, but not as a kind of form of incompetence, but because we also wanted to recognize all those things. And if you look at the work of colleagues, more and more, that it is evacuated. I think that if you look, not that I am comparing myself , but if you look at the work of Le Corbusier [la modestie est une perte de temps !], there is that kind of imperfection from the very beginning, and as an integral part of the whole repertoire, and of the value of the whole thing. »

D’ailleurs, Koolhaas aurait dit à la propriétaire, au sujet de la fissuration de la façade en béton : « Hélène, vous ne cachez pas vos rides ? Alors pourquoi cacher celles de la maison  ? » Comprendre : les idées géniales ne sont pas parfaites, mais c’est précisément cette imperfection qui fait leur charme !

Photo : Unité d’habitation (Le Corbusier), 1952, Lucien Hervé, source.